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Un livre

" Escape "
Editions Diaphane
Préface Yan Ciret

Format :
20 x 25 cm (à la française)
Intérieur :
64 pages en quadrichromie

30 photographies en couleur

ISBN 978-2 9530799-4-4

Sortie septembre 2009

Diffusion et distribution : Calibre

Vente en librairie
et sur le site de Diaphane

Prix : 18 euros

Escape par Tina Mérandon Une exposition

du 12 septembre au 8 novembre 2009
à l'espace culturel François Mitterrand
Galerie de la Médiathèque
rue de Buzanval 60000 Beauvais
 
Dossier de presse :
Les Photaumnanales 2009
 
     

PRÉFACE

Yan Ciret

Dans le jeu des corps, il se place toujours un rapport éperdu, un instant où le point de contact avec l’autre, se fait lutte avec soi-même. Les photos de Tina Merandon saisissent l’acuité lascive, barbare, de cet impact sur ceux qui nous sont proches. Ses visions se font chorégraphies, dessins dans l’espace, échappées hors du cadre des imposés. Pour ne laisser que la partie libre, et pourtant dérobée, avec ceux qui nous font face. Sans en avoir conscience, il faut nous faire reconnaître par ce qui nous semble le plus étrange. Ce combat pour la reconnaissance peut devenir une grâce, un miracle de l’instant : une révélation. Qui sommes-nous, sans cette sortie de nous-mêmes ? Impossible de nous définir, sans cet effet miroir que nous tend le partenaire. Quand l’enlacement se conjugue avec son contraire, - la séparation -, le corps à corps devient l’unique fulgurance possible d’une liaison. L’évasion de ses modèles par le body fight, leur donne une forme d’innocence, de beauté nue, d’élévation par le risque. La relation est toujours une ouverture dangereuse, qui nous découvre comme trait d’union fatal. Les gestes s’attirent aimantés, rejettent, les mouvements se posent pour une perte de soi, un écart ludique ou une fusion charnelle. Discours amoureux, que ces photographies. Dans ces batailles, que la photographe agence, les modèles y défient le regard par l’absence, comme la pesanteur par sa négation. Ils ne sont pas là pour nous, mais pour eux, ce qui provoque l’effraction de notre regard. Ce qui induit un effet de suspension, d’énigme, à percevoir ce moment de vérité ; qu’il soit abandon au corps de l’autre ou au contraire, résistance à sa persuasion violente. C’est la relation humaine, au plus profond de son intime, qui se révèle, avec sa part d’ombre et de lumière.

Ce travail visuel, comme corporel, s’est construit à travers une attention extrême à l’espace. Non pas celui de l’économie sociale, mais celui que chacun se construit comme un process de lui-même. Quelle est ma place, dans l’espace de la communauté ? Qu’est-ce qui me relie aux autres ? Où puis-je habiter ? Avec quels affects ? Le refus, le rejet, l’exclusion comme horizon noir, se profile dans chacun de nos déplacements. Nous sommes sur un fil, celui du rasoir, qui nous exilerait par la chute, la coupure, ici le coup porté. Qui a dit : l’enfer, c’est les autres ? C’est là que les photographies de Tina Merandon conjurent le mauvais sort. Elles déclenchent ce « saut » hors de la norme, mais sans qu’un jugement ne vienne condamner ces comportements, qui sinon seraient restés cachés, voilés par l’identité sociale. Sa photographie ne cherche pas de vérité documentaire, naturaliste, mais elle enregistre frontalement nos rêves et nos cauchemars devenus visibles par la scénographie. Cette libération dans l’atmosphère d’aériens, sans la peur du vide qui fixe à terre, engendre une harmonie des envolées, malgré les joutes brutales récurrentes. L’adolescence vrille, chavire, danse, la maturité exalte ses songes d’éternité, les exploits se multiplient, les couples s’attachent à leurs sentiments, comme à des cordes de fakirs. Tina Merandon transfigure chacune des postures, en décalant les modèles d’un identifiant reconnaissable. Leurs gestes sont de ceux qu’on invente, ou que l’on répète pour parvenir à une perfection. L’entre-deux devient indiscernable (est-ce appris ou conquis d’un coup sur la gravitation ?), puisque même les couleurs, les matières, les peaux, semblent absorber des corps qui s’y refusent.

C’est une communication muette, en langue des signes, où chacun essaie de faire de l’autre un alter ego, un double, un gémeau stellaire. À chaque fois, une redistribution étoilée des lieux, des positions, de la physique, une lévitation de ce que l’on impose en tant qu’ordre immuable des choses. Ces photographies sont les séquences d’un même film, dont la communauté de destin des êtres serait le sujet. Les tons ocre, terreux, ou au contraire pastels, immaculés, renforcent cette impression de doublure fantastique du réel, de sombre merveilleux. La distance juste, question principale de la photographie, devient la voltige de l’épreuve de vérité des modèles. Tina Merandon se tient à l’endroit précis, où ils déterminent leur environnement, au moment où ils inventent un monde nouveau de forces et attrapes. C’est son exploration des zones frontières du sensible, inconnues, entre le masculin et le féminin, sentimentales entre le privé et le publique, le virginal et l’impur. La photographie aura, très rarement, réussi à montrer ainsi, l’indistinction native entre la culture (la discipline) et l’organique (le chaos), le neutre et l’expressivité, le banal et l’extraordinaire. C’est autour de ce suspens, que se cristallise son univers géométrique, en passant à travers les gestes de l’art. La gymnastique, les arts martiaux, la crudité de la chair, l’obsolescence de la parole, le glamour effronté, concourent à un jeu de rôles. Les cadres resserrent en plans larges les identités qui jouent avec elles-mêmes. On bascule ainsi sur l’autre versant de cette série, qui glisse vers l’image de soi. La manière de se voir dans ce que l’on projette, et qui nous revient, comme un désir, une brûlure, une caresse interrompue, un trouble des apparences. L’identité devient un vertige (comment un désir passe par le désir de l’autre), la question d’un regard qui nous échappe par tous les bords.

Qui est vu ne voit pas, - et qui se sait ne pas voir, montre de lui ce qu’il n’a jamais vu. C’est tout le mystère de cette série rattachée à un « théâtre des corps ». Si Tina Merandon magnifie ses modèles, c’est en leur donnant les attitudes tantôt languides, tantôt roides des épopées modernes. On pourrait comparer ses plans larges aux tableaux de genre de la peinture classique, il s’y trouve le même héroïsme diffus ou concentré dans un acte de dépassement. Ces photographies réintroduisent de l’aura, dans un art dont on croyait qu’il était le premier à l’avoir bannie. La reproduction numérique devait chasser l’instant unique, la performance du vivant, la magie de la première fois, l’éphémère passage d’un geste. Mais toutes ces photographies nous envoient des messages alternatifs, d’un commun qui nous serait à tous disponible, un partage de l’espace, dont les tâches ne seraient plus mesurables. C’est l’invention d’une autre richesse, non pas quantifiable, mais qui n’aurait d’autre but que l’accès à soi-même. Le travail de l’art photographique, comme un temps retrouvé, une terre promise à l’échange, une voie vers ces « corps évadés », rendus à eux-mêmes indéfiniment.

     
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